Le travail exigé pour recevoir la Torah

« L’Eternel parla en ces termes à Moïse, dans le désert de Sinaï, dans la Tente d’assignation, le premier jour du second mois de la deuxième année après leur sortie d’Egypte : "Faites le relevé de toute la communauté des enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête. Depuis l’âge de vingt ans et au-delà, tous les Israélites aptes au service, vous les classerez selon leurs légions, toi et Aaron. (…)" » (Nombres 1, 1-3)

Nous pouvons nous interroger sur la longueur de ces versets introductifs au recensement. Pourquoi est-il nécessaire de préciser le lieu où l’ordre divin en fut donné à Moïse – « dans le désert de Sinaï, dans la Tente d’assignation » –, l’année où il se déroula – la deuxième après la sortie d’Egypte –, ainsi que la date – le premier du second mois ? En outre, en ce qui concerne les autres dénombrements, on ne trouve pas de telles informations concernant le lieu et le moment où ils furent effectués. Qu’a donc de si particulier le recensement dont il est question en ce début du livre des Nombres par rapport aux autres ?

D’un point de vue chronologique, ce compte se situe après que le tabernacle eut été construit. A partir de ce moment, chaque Juif devint lui-même un petit sanctuaire, réceptacle de la Présence divine, conformément à l’interprétation de nos Maîtres (cf. Néfech Ha’haïm 1, 4) du verset : « Ils Me construiront un sanctuaire et Je résiderai parmi eux » (Exode 25, 8) – au sein de chaque homme, en particulier. De même que les Cohanim et les Lévites furent oints pour servir au tabernacle, de même tout Juif a, en tant que membre du peuple élu par Dieu, un statut privilégié, dans l’esprit du verset : « Mais vous, vous serez pour Moi une dynastie de pontifes et une nation sainte. » (Exode 19, 6) En d’autres termes, du fait que chaque Juif campe, en fonction de sa tribu, de son drapeau, de sa famille et de sa maison paternelle, autour du tabernacle, il est directement lié et influencé par la sainteté émanant de celui-ci. La Torah a donc, contrairement à son habitude, rapporté tous les détails de ce recensement afin d’insister sur son sens profond : la sanctification, opérée par Dieu, de chacun de Ses enfants, devenus « une dynastie de pontifes et une nation sainte ».

Mais, pour que les enfants d’Israël puissent se hisser à ce statut, ils devaient tout d’abord se rendre comparables au désert, c’est-à-dire courber l’échine et renoncer à leur volonté personnelle au profit de celle de Dieu. D’où la précision du verset, semblant superflue à la première lecture, « dans le désert de Sinaï », qui souligne en fait la raison du choix de cette montagne comme théâtre du don de la Torah, en l’occurrence, sa modestie (cf. Meguila, 29a ; Sota, 5a). Telle est donc la ligne de conduite qu’il nous incombe d’adopter si nous désirons que le Saint béni soit-Il fasse résider Sa Présence sur nous. Dans le même esprit, le verset souligne que le recensement eut lieu « dans la Tente d’assignation » afin d’enseigner au peuple juif son devoir de se "tuer à la tâche" dans la tente de la Torah, et ce, en se détachant au maximum de la matière pour vouer pleinement son être au Créateur.

A présent, la précision de la Torah relative au mois où eut lieu le dénombrement, celui d’Iyar, n’est pas non plus fortuite : elle nous indique que c’est le moment opportun pour se travailler et affiner ses traits de caractère, à l’approche du don de la Torah, imminent. Car celui-ci ne se limite pas à un événement historique appartenant au passé, mais il se reproduit chaque année où, lorsque nous le commémorons, nous le revivons littéralement, pleins d’enthousiasme de la recevoir à nouveau. A l’instar des parents qui fêtent, année après année, l’anniversaire de leur enfant, exprimant ainsi le bonheur qu’ils éprouvent de l’avoir mis au monde, en célébrant Chavouot à travers toutes les générations, nous attestons notre joie d’avoir reçu la Torah au Sinaï et revivons ce don et cette révélation.

Or, il est important de prendre conscience que la Torah ne peut se fixer en l’homme s’il ne s’y est pas préparé. Comme nous l’avons dit plus haut, ce dernier doit en effet se travailler, maîtriser ses pulsions et renforcer sa crainte du Ciel pour faire de son être un réceptacle digne de la Torah. Seulement dans ces conditions, il aura l’insigne mérite de voir celle-ci perdurer en lui et de gravir les échelons le rapprochant du Très-Haut. Tel est bien le message que véhicule l’incipit de Bamidbar : une fois le tabernacle inauguré, tous les enfants d’Israël étaient à la hauteur de recevoir en leur sein la Présence divine, mais ils devaient au préalable effectuer un travail sur eux-mêmes.

On ne peut comparer la manière dont nos ancêtres se préparèrent au don de la Torah la première année après leur sortie d’Egypte à celle dont ils le firent la seconde. Au moment où ils furent soustraits au joug égyptien, ils avaient atteint le quarante-neuvième degré d’impureté (Zohar ’Hadach, Yitro ; Chla, Pessa’him, Matsa Achira, 33), et seul un pas les séparait du cinquantième palier, point de non-retour. Ils se purifièrent ensuite durant quarante-neuf jours, mais ce processus de purification ne s’appuyant pas sur la Torah, qu’ils ne détenaient pas encore, ils devinrent la proie d’Amalec, signe de leur relâchement (cf. Sanhédrin, 106a et Rachi ad loc.). Par contre, la seconde année suivant leur sortie d’Egypte, ils avaient déjà reçu la Torah et atteint le niveau de sanctuaire miniature, aussi leur préparation au "nouveau" don de celle-ci était-elle marquée par une plus grande effervescence et une aspiration à atteindre la perfection. Nous comprenons désormais pourquoi le verset précise l’année du recensement.

Si les enfants d’Israël prenaient à cœur ces différents messages, renonçaient à leur ego et se détachaient des vanités de ce monde, ils parviendraient à renforcer leur lien à la Torah et à se vouer à elle, ce qui les élèverait encore davantage au point que, devenus de véritables soldats de l’armée divine, ils mériteraient pleinement le titre de « dynastie de pontifes ». Tandis que les Cohanim (pontifes) et les Lévites devaient se consacrer à leur service au tabernacle, il incombait au reste du peuple de s’atteler à la tâche perpétuelle de l’étude de la Torah. C’est justement ce que vient souligner le verset : « C’est sur l’ordre (pi) du Seigneur que partaient les enfants d’Israël, sur l’ordre du Seigneur qu’ils s’arrêtaient » (Nombres 9, 18) : aussi bien lorsqu’ils voyageaient que lorsqu’ils campaient, ils ne cessaient d’étudier la Torah, donnée de la bouche (traduction littérale de pi) de Dieu.

Nous pouvons également expliquer que les nombreux détails relatifs au recensement, par lesquels s’ouvre le livre des Nombres, visaient à encourager les enfants d’Israël à s’investir dans leur préparation au don de la Torah de cette deuxième année. En effet, après qu’ils eurent fauté en construisant le veau d’or, péché qui entraîna la brisure des premières tables de la Loi, il existait un risque qu’ils ne tombent à nouveau dans ce travers. Aussi, l’Eternel a-t-Il voulu leur donner des directives en leur recommandant d’accepter une nouvelle fois la Torah dans un élan d’enthousiasme renouvelé, de sorte que leur adhésion soit parfaite.

Plus fondamentalement, il est possible d’affirmer que ces instructions ne concernaient pas uniquement nos ancêtres, mais s’adressent également aux Juifs de toutes les générations, auxquels elles indiquent la préparation idéale au don de la Torah. Chacun d’entre nous doit savoir que si, à Dieu ne plaise, il ne s’est pas préparé dûment et à temps à cet événement en réparant ses erreurs dans le domaine des mitsvot vis-à-vis de l’Eternel comme de celles à l’égard de son prochain, ainsi qu’en se consacrant, avec humilité et dévotion, à l’étude de la Torah et à l’observance des mitsvot, il sera couvert de honte. Car que gagne donc le Créateur à donner la Torah à une telle personne qui, par son absence de préparation, ne témoigne pas la moindre motivation ? C’est à propos de ce type d’individus, pour qui la fête de Chavouot se limite à un jour de repos réservé aux jouissances du palais, que le Saint béni soit-Il s’exclame : « Oui, vos néoménies et vos solennités, Mon âme les abhorre, elles Me sont devenues à charge. » (Isaïe 1, 14)

En conclusion, nous pouvons supposer que les sections de Behar, Be’houkotaï et Bamidbar sont lues lors des semaines précédant la fête de Chavouot afin de signifier à toutes les générations à venir dans leur ensemble, et à chacun de leurs membres en particulier, que tout Juif est soumis à un recensement visant à l’intégrer à la « dynastie de pontifes », « nation sainte » à laquelle il ne pourra prétendre appartenir que s’il met à profit cette période pour se travailler en vue du don de la Torah. Le cas échéant, il se transformera en réceptacle digne de recevoir la Torah, qui s’ancrera durablement en son être, devenu un sanctuaire miniature.

Résumé

 

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