Les 613 commandements se pratiquent dans la peine en exil

« Ya’akov s’installa dans le pays des pérégrinations de son père, dans le pays de Canaan. Voici l’histoire de la descendance de Ya’akov, Yossef... » (Béréchith 37:1-2).

« Rabbi A’ha dit: Lorsque les Justes désirent vivre tranquillement en ce monde, le Satan vient les accuser, en disant: Ne suffit-il pas aux Justes de recevoir la récompense qui leur est réservée dans le monde à Venir, pourquoi veulent-ils aussi vivre tranquillement en ce monde? Ya’akov a voulu s’installer tranquillement en ce monde, et le malheur de Yossef l’a atteint » (Béréchith Rabah 84:1).

Les Sages ajoutent (Méguilah 17a; Rachi Béréchith 28:9): « Ya’akov fut puni pour n’avoir pas honoré ses parents pendant les vingt-deux ans où il fut séparé d’eux. Il fut puni à travers Yossef et séparé de lui pendant vingt-deux ans, mesure pour mesure » (Chabath 102b; Nédarim 32a).

Ces versets et ces Midrachim éveillent en nous de nombreuses questions, et nous allons en présenter quelques unes:

1. Le Rabbin Avraham Yaffen remarque que ces Midrachim se contredisent l’un l’autre puisque d’un côté, la faute de Ya’akov fut de s’être séparé de ses parents pendant vingt-deux ans durant lesquels il n’a pas pu les honorer, mais par ailleurs, il est dit qu’il a désiré s’installer et vivre tranquillement et c’est pourquoi le malheur de Yossef l’a atteint.

2. Pourquoi Ya’akov désire-t-il vivre tranquillement? Est-ce qu’un Juste comme lui ignore qu’il n’y a pas de tranquillité en ce monde, de sorte que le Satan peut l’accuser?

3. Il faut aussi comprendre la longueur du plaidoyer du Satan. Pourquoi a-t-il besoin d’accumuler les arguments, ne lui suffit-il pas de dire que le repos est interdit aux Justes en ce monde, ce qui nous aurait fait comprendre que la récompense leur est réservée dans le monde à Venir? Pourquoi le Satan avance-t-il des arguments qui vont de soi?

4. Pourquoi la vente et la descente de Yossef en Egypte sont-elles désignées par le mot Roguèz, « malheur »? Nous savons que sa descente en Egypte était nécessaire pour préparer la venue de la famille de Ya’akov, et les Sages ont dit (Chabath 89b; Béréchith Rabah 86:1): « Ya’akov aurait dû descendre en Egypte enchaîné dans des fers, mais le mérite de Yossef lui a épargné cette honte ». Il est vrai que Ya’akov fut puni pour n’avoir pas honoré ses parents pendant vingt-deux ans et pour avoir voulu vivre tranquillement, mais pourquoi penser que la vente de Yossef et sa descente en Egypte est une punition et un malheur, alors que c’était une chose nécessaire et bénéfique? Yossef le précède en Egypte pour préparer la venue de Ya’akov et celle de ses enfants et les recevoir royalement. C’est certainement préférable à une descente honteuse, et la vente de Yossef eut une conséquence heureuse. En quoi consiste la punition? Si le Satan n’avait pas plaidé contre Ya’akov, Yossef ne serait pas descendu en Egypte, n’aurait pas régné, et Ya’akov et ses enfants seraient honteusement descendus, enchaînés dans des fers. La vente de Yossef n’est donc pas un malheur, mais un bienfait.

5. Le Rabbin de Satmar pose une autre question: Pourquoi le malheur de Yossef a-t-il atteint Ya’akov pour avoir voulu s’installer tranquillement? Nous savons que « D. accomplit la volonté de ses fidèles » (Téhilim 145:19). Pourquoi ne recevrait-il pas la tranquillité qu’il demande? Pourquoi D. le priverait-Il de ce bienfait, d’autant plus que Ya’akov ne voulait que servir D. pieusement, et il ne recherchait pas son propre bien-être matériel? Son aspiration à la sérénité était-elle un mal pour qu’il fût terrassé par la disparition de Yossef?

6. Il faut expliquer l’emploi du terme Roguèz, malheur (littéralement: colère), au lieu de Tsaar, la peine, par exemple.

7. Il faut aussi expliquer pourquoi justement le malheur tomba sur Yossef, et non sur un autre de ses fils.

8. Pourquoi est-il dit: « dans la terre des pérégrinations de ses pères », au lieu de: « Ya’akov s’installa dans le pays de Canaan »? Qu’est-ce que cela nous enseigne de plus?

Avant de répondre à ces questions selon mon humble avis, je veux tout d’abord citer ce que dit la Torah (Vayikra 26:3): « Si vous vous conduisez [littéralement: marchez] selon Mes statuts, si vous gardez Mes commandements et les exécutez... » ou « Si vous gardez Mes commandements », se réfère à la pratique des commandements. Il faut donc comprendre que « Si vous marchez selon Mes statuts » se rapporte à la connaissance de la Torah, afin d’en garder et d’en exécuter les lois, comme il est écrit (Devarim 5:1): « Etudiez-les et appliquez-vous à les suivre » (Rachi, Torat Kohanim).

Nous voyons donc que l’essentiel de la pratique des commandements et de l’étude de la Torah s’accompagne d’efforts et de peines, et ne se fait pas dans la tranquillité et le confort.

Le Or Ha’hayim explique le verset: « Si vous vous conduisez selon Mes lois » sur la base de ce que disent les Sages (Avoth IV:14; Chabath 147b; Tana D’Bey Eliyahou Rabah 14): « Exilez-vous dans un lieu de Torah », c’est-à-dire qu’il faut aller même à pied d’un lieu à l’autre pour étudier la Torah. Le Talmud (‘Haguigah 5a) rapporte que tous les Sages allaient d’un endroit à l’autre pour étudier, l’un d’eux voyagea même pendant un an, six mois aller et six mois retour, pour écouter son maître pendant un jour. « Si vous marchez selon Mes lois » indique la recherche de la Torah, « d’un endroit à l’autre ». En s’exilant dans un lieu de Torah, on parvient à la connaissance grâce aux efforts investis, si bien que lorsqu’il faudra obéir à un commandement, il est certain qu’on l’accomplira sur le champ, puisque l’on a fait beaucoup d’efforts pour le comprendre. Malgré l’exil, la connaissance de la Torah et la pratique des commandements augmentent.

Nous pouvons ajouter aussi que lorsque l’on prend la peine d’étudier et de comprendre la loi, lorsque l’on s’y attache, on s’attache à l’arbre même de la Vie, comme il est dit (Zohar I, 193a): « Celui qui fait l’effort d’apprendre la Torah et s’y attache, est attaché à l’arbre même de la Vie (Michley 3:18), et celui qui est attaché à l’arbre de la Vie en ce monde y est attaché aussi dans le monde à Venir, et tous les Enfants d’Israël sont attachés à l’arbre de la Vie par leurs efforts pour connaître la Torah ».

Le Zohar nous enseigne que les efforts et l’attachement à la Torah assurent à l’homme une place sur l’arbre de la Vie. Mais il faut savoir que l’arbre a des branches, des feuilles, une écorce, un tronc, des racines, qui ensemble constituent l’arbre et en sont des parties intégrantes. Celui qui étudie de toutes ses forces - dit le Zohar - se renforce et en quelque endroit qu’il s’attache à l’arbre de la Vie, il est attaché à l’arbre tout entier, au corps tout entier, avec ses branches, son écorce, etc. Afin de mériter la tranquillité dans l’autre monde, dans le corps même de l’arbre de la Vie, il nous faut nous occuper de Torah en ce monde, et c’est ce qui nous attachera à l’arbre de la vie dans l’autre monde.

Cela explique pourquoi Ya’akov voulait s’installer tranquillement. Pourquoi est-ce justement à ce moment-là qu’il eut ce désir? Est-ce qu’il en avait été empêché jusque-là, et que maintenant seulement il en avait la possibilité!

Ya’akov ne désirait pas tout simplement le confort et la tranquillité, mais quelque chose de plus profond. Il voulait annuler le décret punissant d’exil sa descendance, et c’est pourquoi il désirait s’installer, justement, dans la terre des pérégrinations de ses pères, dans la terre de Canaan, s’y installer et pas seulement y habiter comme Yits’hak, à qui il est dit (Béréchith 26:3): « Habite dans ce pays », en tant que résident étranger, et non comme citoyen. Ya’akov voulait se fixer dans la terre de Canaan en permanence et investir tous ses efforts dans l’étude de la Torah, ce qui aurait annulé le décret de l’exil annoncé à Avraham dans la prophétie de « l’alliance entre les morceaux » (ibid. 15:13): « Sache que ta postérité séjournera dans une terre étrangère où elle sera asservie et opprimée pendant quatre cents ans », et aurait épargné aux Enfants d’Israël toutes ces souffrances.

C’est alors que la colère du Satan s’éveilla contre lui, car il voyait l’installation de Ya’akov en terre de Canaan comme un danger. Lequel? Si Ya’akov s’installe en terre de Canaan, il y régénérera toutes les étincelles de sainteté, sans qu’aucun de ses enfants ne descende en Egypte, et cela parce que - le Satan le sait bien - Ya’akov était devenu très puissant. S’il a maintenant la paix, s’il est libéré de tout soucis, il s’adonnera, grâce à l’approfondissement de la Torah, à la correction des étincelles de sainteté afin de les élever et les restituer à leur source originelle, sans qu’il soit nécessaire de descendre en Egypte, comme le disent les Sages (Kala 8): « L’étude de la Torah annule la punition de l’exil ». Nous savons que les Enfants d’Israël furent exilés après la destruction du premier Temple pour avoir abandonné l’étude de la Torah, comme le disent les Sages (Nédarim 81a): « Pourquoi la terre fut-elle détruite? Parce qu’ils ont abandonné la Torah... » C’est donc que la Torah de Ya’akov, en Eretz Israël, aurait annulé le décret de l’exil. Le Satan savait que Ya’akov avait le pouvoir d’annuler un décret de D., comme le disent les Sages (Chabath 59b): « Le Juste décrète et D. accomplit son décret », et (Moed Katan 15b; Baba Metsya 85a; Zohar I, 45b): « D. décrète un décret et le Juste l’annule ». C’est pourquoi le Satan s’en est pris à Ya’akov et a plaidé devant D. pour qu’il n’annule pas le décret de l’exil. Dans quel but? Quelles sont ses raisons?

Selon l’argumentation du Satan, Ya’akov n’avait ni le mérite de la persévérance, ni celui des errances vers les lieux de Torah, ni celui des efforts pour s’attacher à l’arbre de la Vie. L’étude de la Torah doit se faire dans la peine et non dans la tranquillité, et voilà que Ya’akov désire annuler le décret de l’exil en s’installant tranquillement, il est donc passible de l’exil. De plus, la Torah ne s’acquiert que par celui qui voyage pour la chercher, comme il est dit: « Exilez-vous dans un lieu où il y a la Torah », et Ya’akov désire habiter en terre de Canaan en tant que résident. Enfin, l’essentiel du service de l’homme consiste dans les efforts qu’il fait pour s’attacher à l’arbre de la Vie dans le monde à Venir, et s’il s’occupe de Torah, dans la tranquillité, en ce monde, il ne fait aucun effort (comme il est dit dans le Zohar). Comment sera-t-il attaché à l’arbre de la Vie dans l’autre monde? Il manque à Ya’akov ces trois choses: il n’a ni le mérite des efforts, ni celui des déplacements, ni celui de l’attachement à l’arbre de la Vie dans le monde à Venir.

Mais cela ne suffit pas au Satan. Il renforce son plaidoyer par un argument supplémentaire en disant que Ya’akov n’a pas honoré ses parents pendant vingt-deux ans, et sans aucun doute il mérite d’en être puni. On pourrait se demander comment Ya’akov a pu dire à Essav: « J’ai séjourné chez Laban » (Béréchith 32:5), signifiant « J’ai pratiqué tous les commandements de la Torah » (Midrach Hagadah ad. loc.), s’il n’a pas pratiqué un des six cent treize commandements pendant son absence?

Ya’akov fit savoir à Essav qu’il n’avait pas abandonné la Torah, même en exil chez Laban, et D. a tenu compte de ses efforts dans l’étude et lui a compté son étude comme la pratique elle-même. Il désirait effectivement de tout cœur pratiquer toute la Torah, mais certaines circonstances indépendantes de sa volonté l’en empêchèrent, puisqu’il fut chassé de la maison (justement à cause d’Essav qui voulait le tuer). Sans aucun doute, « D. considère une bonne pensée comme l’acte lui-même » (Kidouchin 40a; Yérouchalmi Péah 1:1), et de plus, les Sages disent (Brach’oth 6a): « Si quelqu’un pense accomplir un commandement mais qu’il en est empêché contre son gré, D. considère qu’il l’a accompli ». Et donc, c’est comme si Ya’akov avait effectivement pratiqué tous les commandements.

Mais maintenant que Ya’akov s’installe dans le pays des pérégrinations de ses pères, au lieu de se conduire comme son père en résident étranger », il s’oppose à son père, il ne veut pas résider mais s’installer dans la tranquillité afin d’annuler le décret de l’exil. S’il y avait une possibilité d’annuler ce décret, pourquoi Avraham et Yits’hak ne l’ont-ils pas annulé? C’est que ce décret doit sans aucun doute se réaliser, et donc - argue le Satan devant D. contre Ya’akov - c’est la preuve que Ya’akov s’oppose à son père, qu’il ne le respecte pas maintenant non plus. Au contraire, il se donne de l’importance, commettant la faute d’enseigner la loi en présence de son père (qui est son maître), il se rebelle contre lui, il est fautif (Yirouvin 63a), « ses années doivent être abrégées » (Tan’houma Tetsavé 9) et « il est passible de la peine de mort » (Brach’oth 31a; Vayikra Rabah 20:6). Rétrospectivement, toute la Torah qu’il a étudiée chez Laban pendant les vingt-deux ans durant lesquels il fut séparé de son père (et qui lui sont comptés comme s’il avait honoré ses parents) et tout ce qu’il a étudié chez Chem et Ever (Béréchith Rabah 63:15), ne l’aide en rien, pas plus que son désir de pratiquer ce commandement, s’il a maintenant la possibilité de le faire, et ne le fait pas. Cela montre qu’il ne respecte pas son père comme il le devrait et il est puni aussi pour les vingt-deux ans durant lesquels il est resté séparé de lui. Pour toutes ces raisons le Satan s’en prend à lui justement maintenant.

Le Satan accuse Ya’akov. Il espère que si Ya’akov et ses fils sont exilés en Egypte, ils ne seront peut-être pas capables de régénérer les étincelles de sainteté, et ils tomberont dans les cinquante degrés d’impureté, avec toutes les conséquences que cela suppose. Il n’y aurait pas de Torah en Israël, et nous, nos parents et nos enfants, serions restés les esclaves de Pharaon jusqu’à ce jour. Mais nous savons que le Satan n’a pas atteint son but, et c’est justement en Egypte que les Enfants d’Israël ont réussi à corriger les étincelles de sainteté et à les restituer à leur source, la Rose Céleste, car D. n’a pas permis que nos ancêtres tombent dans le cinquantième degré d’impureté (Zohar II, 189b) et ils furent sauvés lorsqu’ils atteignirent le quarante-neuvième degré (Zohar ‘Hadach Yithro 39a) et ils sortirent même d’Egypte en grande pompe.

 

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