Les noms de la fête de Pessa’h – une voie dans le Service divin

 « Toute l’assemblée de la communauté d’Israël l’abattra vers le soir » (Chemot 12:6)

Le Chabbat précédant Pessa’h est qualifié, nous précisent nos Sages (Tour Ora’h ‘Haïm § 430), de Chabbat Hagadol, en raison du miracle qui s’y déroula. En effet, c’est au cours de ce Chabbat que les enfants d’Israël reçurent l’ordre de prendre un agneau par maison paternelle et de l’attacher au pied de leurs lits pour l’immoler et le consommer le 14 Nissan. Or, lorsque les Egyptiens furent témoins de cet irrespect notoire envers l’animal auquel ils vouaient un culte, leur colère ne connut pas de limites et, désireux de venger l’honneur bafoué de leur idole, ils voulurent mettre à mal nos ancêtres. Mais, comble du miracle, ils ne levèrent finalement pas la main sur ceux-ci.

Pour donner une idée du tumulte qu’aurait logiquement dû entraîner le sacrifice de l’agneau, il suffit de se remémorer les troubles sporadiques qui embrasèrent le monde musulman en 5771, suite à la provocation d’un chef chrétien qui brûla publiquement le Coran. Le monde musulman fut en ébullition et d’innombrables manifestations violentes s’ensuivirent dans les pays orientaux, en protestation à ce geste.

C’est à un scénario de ce type qu’on aurait dû assister en Egypte lorsque les Hébreux se saisirent des agneaux idolâtrés par leurs tortionnaires pour les tuer et les manger à grand renfort de publicité. Ces mêmes Hébreux qui, jusqu’alors, étaient leurs esclaves, ployant sous un joug cruel, et qui soudain, redressaient la tête pour briser l’image de marque de leur objet de culte par des traitements dégradants. Sans aucun doute, le sang des Egyptiens ne fit qu’un tour et ils ne purent se retenir de crier vengeance. Comment concevoir qu’ils aient pu rester de marbre face à un tel spectacle ? Seul un miracle – la protection divine – peut expliquer cette passivité, cette absence totale de réaction ou même de protestation face à ce spectacle, d’où le nom de Chabbat Hagadol.

Toutefois, après réflexion, je me suis demandé s’il n’aurait pas été plus approprié d’attribuer ce nom au Chabbat précédant Yom Kippour. En effet, celui-ci est pour tout Juif un moment d’élévation spirituelle particulier, marqué par une crainte accrue du Ciel. Chacun, selon son niveau, s’efforce alors de procéder à une introspection approfondie, de réfléchir à ses actes et de redresser ce qui a été tordu. C’est un moment de techouva et de regret de ses fautes, visant à se préparer au grand jour de Yom Kippour. Une telle pureté d’esprit ne caractérise certes pas tous les Chabbat de l’année, et, dans ce cas, pourquoi ne pas avoir qualifié celui-ci de « grand Chabbat » ?

Une question surgit par ailleurs concernant les nombreuses barrières ajoutées par instauration de nos Sages à l’interdit de ‘hamets. Ils ont ainsi multiplié de façon impressionnante les précautions pour que ne soit pas trouvée la plus petite miette de levain dans nos propriétés. D’après leurs instructions, l’homme doit vérifier dans les moindres replis et anfractuosités que du ‘hamets ne s’y trouve pas. Non contents d’avoir imposé cette recherche, ils vont jusqu’à ordonner de le brûler, autrement dit, de le détruire, de le faire disparaître du monde sensible, « de peur qu’on ne trouve [pendant Pessa’h] un morceau de ‘hamets alléchant et qu’on en vienne à le manger » (Pessa’him 6b). Cette explication ne s’applique néanmoins qu’à un morceau de ‘hamets entier, aisément consommable, et non à une minuscule miette perdue dans un coin de la maison. Qui mangerait un fragment aussi infime, et dans ce cas, pourquoi nos Sages nous ont-ils néanmoins enjoints de tenir compte de ce résidu ridiculement petit, et de l’éliminer lui aussi ?

Pour répondre à ces différentes questions, nous allons nous pencher sur la pléthore de noms que la Torah donne à cette fête : fête du printemps, fête des matsot, fête de Pessa’h, autant d’appellations qui recèlent d’innombrables secrets. Leur ordre, notamment, est particulièrement significatif, en cela qu’il va nous permettre de tracer une ligne directrice concernant notre Service divin.

La fête du printemps. Le mois de Nissan, celui du printemps, correspond à la saison du renouveau de la nature. Les arbres bourgeonnent. C’est l’époque de la floraison, où toute la nature se tapisse d’un revêtement dont la dominante est le vert. De même, il arrive qu’un beau jour, l’homme se réveille avec une soif de renouveau, la volonté d’entamer une nouvelle page de son existence spirituelle, de prendre un tournant dans la bonne direction. Comment peut-il procéder ? Comment redresser la barre ?

La réponse se trouve dans le second nom de la célébration : fête des matsot – à rapprocher du mot mitsvot, comme l’expliquent nos Sages dans la Mekhilta : « “Vous garderez [la fête] des matsot” (Chemot 12:17). Rabbi Yachia disait : ne lis pas matsot mais mitsvot. Si une mitsva se présente à toi, ne la laisse pas passer. » En d’autres termes, la voie ascendante dans le Service divin, dans l’amour de D. doit d’abord passer par une accentuation de notre lien à la Torah et aux mitsvot.

Pour ce faire, nous avons besoin de la « fête de Pessa’h » – le troisième nom mentionné –, autrement dit, de sauter (lifsoa’h) et d’enjamber toutes les contingences du monde matériel, d’arrêter d’en poursuivre les vanités. Car l’homme n’aura jamais la possibilité d’intégrer la Torah et d’accomplir les mitsvot correctement tant qu’il sera attiré par les vains plaisirs de l’existence, ces deux pôles étant incompatibles. Celui qui est esclave des jouissances physiques et, ne pouvant se résoudre à y renoncer, poursuit sans cesse les futiles plaisirs de ce monde, ne sera certainement pas prêt à se soumettre au joug de la Torah et des mitsvot. Comment aspirerait-il à devenir l’humble sujet de son Créateur ? En revanche, s’il parvient à prendre ses distances et à enjamber toutes ses envies bassement matérielles, tout en surmontant les épreuves qui se présenteraient à lui, la voie de la fusion, d’un lien étroit avec son Créateur se tracera devant lui. Délivré des entraves du Satan, plus rien ne l’empêche de se lier au Créateur, à la Torah et aux mitsvot. On peut d’ailleurs comprendre en ce sens le verset : « C’est le korban Pessa’h en l’honneur de l’Eternel » (Chemot 12:27) – en passant outre, en sautant (sens du nom Pessa’h) les obstacles mis en place par le mauvais penchant, il méritera d’être consacré à son Créateur.

On touche là à l’essence de la fête de Pessa’h, qui met en exergue la délivrance potentielle de l’homme de ses pulsions et instincts, de l’emprise du mauvais penchant. Il faut se libérer des serres du mauvais penchant, s’éloigner le plus possible de cet esclavage à la matière. Car si l’on avance ne serait-ce que le bout du pied dans sa chasse gardée, il risque à notre insu de prendre notre contrôle et de devenir notre maître. Cela rejoint l’idée ainsi exprimée par nos Maîtres (Beréchit Rabba 22) : « S’il se présente au départ sous le jour d’une “faible femme”, le mauvais penchant devient vite “l’homme fort”. » D’hôte, il devient ainsi maître à bord.

Nous comprenons dès lors pourquoi la Torah s’est montrée si stricte en ce qui concerne l’interdit du ‘hamets, interdit encore renforcé par nos Sages. La moindre miette de pain doit avoir disparu de nos demeures, de même que le Satan, comparé au levain, doit être radicalement éliminé de notre domaine. Car le plus minime soupçon de mauvais penchant qui subsisterait en nous nous expose aux pires risques. Il enflerait et envahirait bientôt tout notre univers intérieur. Nos Maîtres (Soucca 52a) décrivent également ce processus : « Le mauvais penchant ressemble au départ à un fil de soie, mais au final, il s’apparente plus aux rênes d’un char. » Cet ennemi pernicieux ne se repose en effet jamais sur ses lauriers, mais entreprend tous les efforts en vue d’acquérir une assise stable dans le cœur de l’homme et de faire de celui-ci son esclave. D’où la nécessité de rechercher le ‘hamets – le Satan – dans les moindres recoins de la conscience et de l’âme, et d’en éliminer la plus infime trace d’impureté, de faute ou de vice.

De ce fait, le Chabbat qui précède la fête de Pessa’h mérite bien son nom. Car en ces jours saints, l’homme apprend à distinguer le droit chemin, la voie à suivre pour progresser de façon sûre dans son Service divin. En résumé, s’il a eu le mérite de ressentir cet élan, cette impulsion initiale que nous avons évoquée concernant le printemps, s’il décide ouvrir une nouvelle page, il doit s’attacher aux matsot – aux mitsvot – et ce, en s’attachant à sauter par-dessus les obstacles des vains plaisirs matériels, avec allant, amour et joie. Ce faisant, il s’ouvrira la voie lui permettant de s’élever spirituellement tout au long de l’année. Ainsi, à partir de Chabbat Hagadol, l’éclat de la fête de Pessa’h, qui marque pour l’homme, libéré des entraves du Satan, un tremplin vers une nouvelle étape d’élévation, commence déjà à rayonner.

Ces jours constituent en outre une préparation au moment tant attendu du don de la Torah, célébré à Chavouot. Car, comme toute chose précieuse et bonne que l’on veut acquérir, la Torah requiert des efforts soutenus. Celui qui veut en mériter la tiare devra donc s’efforcer de mener contre le Satan une lutte acharnée et ouverte, conscient que sans travail assidu, on ne parvient à aucun résultat.

Un jour, je reçus un homme, qui se mit aussitôt à me faire, par le menu, le récit de tous ses malheurs. Il se trouvait sans domicile fixe, au chômage, en bref, dans le dénuement le plus total. Il me demanda amèrement comment il pourrait s’en sortir. Aussi dure ma réponse puisse-t-elle sembler, je lui répondis qu’il était à mon avis victime de la paresse. Tant qu’il resterait assis les bras croisés, il n’arriverait à rien. Il devait chaque matin se lever avec zèle et se rendre à son travail sérieusement afin de pouvoir subvenir à ses besoins de manière honorable. Il en éprouverait ainsi de la satisfaction et, avec l’aide de D., sa situation s’arrangerait, conclus-je sur une note optimiste. Car « l’homme est né pour l’effort » ; rien ne vient tout seul.

Je pourrais citer ici l’exemple d’un Juif syrien, qui émigra au Venezuela. Il donnait au départ l’image d’un pauvre homme à qui la chance n’avait jamais souri, mais il ne baissa jamais les bras, acceptant sans rechigner toute tâche, toute besogne se présentant à lui. Un jour, me raconta-t-il, il passait en chemin devant les décharges où les usines de textile se débarrassent de leur rebut, quand il eut l’idée de récolter ces morceaux de tissu en bon état, qu’il rapporta chez lui. Là, aidé de ses proches, il se mit à en confectionner des cravates, qu’il vendit. De jour en jour, sa situation s’améliorait. Peu à peu, il acquit des tissus de meilleure qualité et, les affaires prospérant, il finit par ouvrir un commerce. A notre époque, il est considéré, grâce à D., comme l’une des plus grosses fortunes du pays.

Cet exemple de réussite illustre à merveille la valeur des efforts. Or, si ce principe est vrai dans le domaine matériel, il l’est d’autant plus dans le domaine spirituel, où l’homme ne doit pas ménager sa peine pour se rendre digne d’acquérir la Torah. Les tsaddikim ont ainsi eu le mérite d’atteindre les plus hauts sommets « à la force du poignet », parce qu’ils fournirent d’intenses efforts pour purifier leur esprit et leurs pensées en profondeur, au prix d’un renoncement absolu aux plaisirs terrestres. Ils menèrent une guerre sans merci contre leur mauvais penchant, et c’est pourquoi ils eurent le mérite de se hisser à de tels sommets de Torah et de crainte du Ciel.

Je ne prétends pas me comparer à eux, mais si j’ai pu, grâce à D., en arriver jusque là et fonder des institutions de Torah à tous les coins de la planète, par le mérite de mes pères, c’est à la sueur de mon front et moyennant des efforts intenses et soutenus. Tout au long de l’année, je n’ai de cesse de répandre la parole divine et de la rendre accessible à tout Juif, quel qu’il soit. Ces voyages incessants me demandent de gros sacrifices, surtout au niveau physique – combien de forces dois-je y laisser, à combien de nuits de sommeil dois-je renoncer ? Je souffre également d’être constamment éloigné de ma famille, de mon épouse et mes enfants, que je vois si peu. Mais je ne perds pas de vue mon idéal : élargir les frontières de la sainteté et de la Torah, car c’est là mon aspiration la plus intense et mon but dans la vie ; sans doute est-ce mon rôle sur terre.

Néanmoins, les sommes colossales que nous redistribuons régulièrement à des personnes dans le besoin, ne tombent pas du ciel sans effort. Grâce à D., nous avons eu le mérite, cette année aussi, d’organiser l’opération Kim’ha dePiss’ha, opération de grande envergure puisque des milliers de familles ont pu en bénéficier, que ce soit en Israël, en France ou en Argentine, là où nous avons entendu que le besoin s’en faisait sentir. Nous avons fait notre maximum pour soutenir et aider ces familles.

Mais il faut savoir qu’il est tout sauf évident de trouver de tels fonds. Pour ce faire, je parcours le globe en tout sens à la rencontre des plus nantis d’entre nous, dispersés aux quatre coins de la planète, afin d’éveiller leur compassion et de les convaincre de se défaire d’une partie de leur fortune pour la bienfaisance, leur expliquant l’importance de cette mitsva. Avec l’aide de D., tous ces sacrifices et tous ces efforts en l’honneur de la Torah et de ceux qui l’étudient portent leurs fruits et D. m’accorde la réussite.

Je ne vous livre pas ces détails pour m’en enorgueillir, à D. ne plaise, mais uniquement pour démontrer la force de la volonté et des efforts. Celui qui désire vraiment progresser ne doit pas ménager sa peine ou se reposer sur ses lauriers. Seul un travail soutenu porte ses fruits. A plus forte raison, pendant cette période si élevée de préparation au don de la Torah, il faut centrer tous ses efforts sur l’amendement et la bonification de son caractère et améliorer ses actes pour devenir digne de la couronne de la Torah.

Je connais hélas de nombreux individus qui triment toute leur vie dans le but d’accroître leur fortune, tandis qu’en ce qui concerne la spiritualité, ils ne sont pas prêts à faire le moindre effort. Ils investissent toute leur énergie dans leurs affaires. Combien de zèle et d’ingéniosité sont-ils prêts à déployer pour signer un contrat particulièrement juteux ou réaliser une bonne affaire !

Il est évident qu’ils passent alors à côté de l’essentiel – réaliser la Volonté divine. Pour tout ce qui a trait à la matière, l’homme doit se suffire de peu et fournir les efforts minimaux nécessaires à sa subsistance. Pour le Service divin, en revanche, il ne faut pas se montrer modeste dans ses aspirations, mais aspirer sans cesse à atteindre de plus hauts niveaux dans la Torah et la crainte du Ciel, au prix d’un labeur acharné.

Au cours de l’un de mes périples aux Etats-Unis, je fus amené à recevoir un homme extrêmement riche, venu me demander une bénédiction. Je l’interrogeai : « Est-ce que tu mets les tefillin, gardes le Chabbat ? » « Je n’ai pas même le temps d’y penser, m’avoua-t-il simplement. Du matin au soir je suis pris par mes affaires. » Pourtant, je ne me décourageai pas et insistai : «Réfléchi un instant. Par ces cinq minutes que te prendra la pose des tefillin chaque matin, tu peux faire la meilleure affaire du monde : acquérir une place éternelle dans le Monde futur ! Et cela te permettra de garder un lien minimal avec le Maître du monde, Qui est à l’origine de toute ta fortune. C’est tellement dommage que tu n’aies pas le moindre lien avec Lui ! »

Très longtemps après, je le rencontrai de nouveau, cette fois-ci en compagnie de sa femme. Lorsque je lui demandai de ses nouvelles, il m’apprit que la roue avait tourné : de façon inattendue, il avait depuis longtemps perdu toute sa fortune. Mais, ajouta-t-il, je suis venu vous remercier de m’avoir ouvert les yeux lors de notre précédente rencontre. Depuis lors, je me suis mis à poser les tefillin tous les matins. Peu à peu, j’ai ajouté d’autres mitsvot et, grâce à D., j’ai fait techouva avec toute ma famille et je me suis même fixé tous les jours un moment d’étude de la Torah. C’est pourquoi je voudrais vous remercier du fond du cœur pour m’avoir donné l’impulsion initiale dans cette voie. »

Son épouse ajouta lors : « Nous n’avons à présent plus de biens, de richesse matérielle, mais y avons gagné une immense richesse spirituelle – une richesse source de joie et de satisfaction. Car la Torah et les mitsvot nous procurent le véritable bonheur. Du temps où nous étions riches, nous n’avions jamais ressenti un tel bonheur ! »

Je ne fais que rapporter leurs paroles, et le message qui en ressort est clair : cela vaut vraiment la peine d’investir l’essentiel de son énergie et de ses efforts dans le domaine spirituel, dans l’étude de la Torah et l’accomplissement des mitsvot, qui sont les seuls à même de nous assurer la vie éternelle – une incommensurable récompense dans le Monde de vérité – et, dès ce monde, de nous permettre de goûter le vrai bonheur et les fruits de nos efforts. En un mot, de donner un sens à notre vie.

Je voudrais en outre souligner que cet homme revu après tant d’années n’exprima pas la moindre plainte concernant ses difficultés matérielles. Il ne lui serait pas venu à l’idée de récriminer contre D. pour l’avoir ainsi délesté de sa richesse alors même qu’il avait fini par se soumettre à Son joug et à Lui consacrer de son temps par la prière, la pose des tefillin et le Chabbat.

Cela découle de toute évidence du fait que, lorsqu’il eut le mérite de goûter à une vie spirituelle authentique après avoir connu la saveur âcre des plaisirs matériels, il perçut le fossé qui les sépare. Comme le soulignait le doux chantre d’Israël, la première est infiniment plus douce : « Goûtez et voyez que l’Eternel est bon ; heureux l’homme qui s’abrite en Lui ! » (Tehilim 34:9)

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