Le jugement d’Adam Harichon

« Cherchez le Seigneur pendant qu’Il est accessible ! Appelez-Le tandis qu’Il est proche ! »

(Yechayahou 55:6)

De même qu’au mois de Nissan, nous devons rechercher et brûler le ‘hamets – le levain, au mois d’Elloul, il faut déloger et éliminer de notre cœur tout ‘hamets spirituel. Pour ce faire, il nous incombe d’examiner les replis de notre conscience, de déraciner et d’anéantir toute trace d’impureté spirituelle qui a adhéré à notre être au long de l’année. Quiconque désire se purifier au cours de ce mois bénéficie, comme le laisse entendre le verset cité en préambule, de l’aide du Ciel. Un autre verset des Psaumes nous certifie que « L’Eternel est proche de tous ceux qui L’invoquent… » (145:18) Mais n’oublions pas la fin du verset : « …de tous ceux qui L’appellent avec sincérité » ; il y a une condition : seul celui qui recherche vraiment D. et aspire de tout cœur à se rapprocher de Lui aura le mérite qu’Il concrétise ses aspirations.

Ces jours portent bien leur nom de « Jours Redoutables », car nous nous trouvons alors dans une situation bel et bien dramatique : nous nous tenons tous devant D. en jugement, ignorants quelle sera notre sentence. Cependant, nous espérons pouvoir être optimistes et, avec l’aide de D., être tous inscrits dans le Livre de la vie. Par le mérite de nos ancêtres, nous sommes certains de pouvoir être acquittés, et nous reposons sur la Miséricorde divine. Mais en vérité, nul ne peut prévoir avec certitude ni ce qui l’attend au cours de l’année à venir, ni quelle sera sa sentence.

Quiconque médite quelque peu sur l’année écoulée (5771) et ses évènements marquants ne peut manquer de s’apercevoir combien sont malheureusement nombreux les maux qui nous ont assaillis de tous les côtés. Maladies et affections diverses, souffrances en tous genres, que D. préserve, sans compter les calamités venant de nos ennemis, pleins de haine, qui nous entourent sur tous les fronts et cherchent, que D. préserve, à nous exterminer. Or, il est évident que tout est inscrit, scellé et déterminé depuis le début de l’année, pendant les Jours Redoutables. De ce fait, nous devons absolument purifier nos pensées et nous sanctifier, évincer le mauvais penchant qui est en nous. Nous prouverons ainsi au Saint béni soit-Il que nous désirons de tout cœur Sa proximité, le mérite de jouir de Sa présence. Ce faisant, dans Sa bonté infinie, Il nous pardonnera et nous scellera pour une nouvelle année de vie et de concorde.

Le Midrach établit une chronologie des faits ayant précédé et suivi la faute d’Adam Harichon (Vayikra Rabba 29:1) : « Enseignement au nom de Rabbi Eliezer : le 25 Elloul, le monde a été créé (…), le jour de Roch Hachana, à la première heure, le Créateur conçut l’idée [de créer l’homme]. (…) A la dixième [heure], il transgressa [la Volonté divine et mangea du fruit de l’arbre de la connaissance]. A la onzième, il fut jugé. A la douzième, il fut gracié. Le Saint béni soit-Il dit à l’homme : “C’est un signe pour tes enfants : de même que tu t’es présenté en jugement devant Moi en ce jour et as été gracié, de même dans l’avenir, tes enfants se présenteront en jugement devant Moi en ce jour et seront graciés !” »

On a souvent posé sur ce Midrach la question suivante : nous savons que le premier homme reçut une lourde punition : de la vie éternelle au Gan Eden, il fut relégué, ainsi que tous ses descendants, à vivre une vie matérielle limitée, une vie de souffrances se soldant par la mort. Pour conclure, est-il juste de dire qu’Adam fut gracié ? En quoi peut-on voir dans sa « grâce » un signe pour les générations futures quant au caractère favorable du jugement de Roch Hachana ?

En outre, l’homme ne devait-il pas faire un acte lui permettant d’être le réceptacle de ce flux de Bonté divine ? Où, dans la Torah, observe-t-on qu’Adam ait fait un acte de cette nature, lui permettant de canaliser l’attribut de Bonté ?

Pour répondre à ces différentes questions, il nous faut envisager l’état d’esprit du premier homme au moment où il commit une faute, analyser ses mobiles profonds, ce qui est d’autant plus indispensable qu’il est extrêmement difficile de comprendre l’audace pécheresse d’Adam. S’agissant d’un homme d’une telle trempe, d’une sainteté hors normes et d’une piété dépassant notre compréhension, comment a-t-il pu transgresser l’ordre divin ?

Nos Maîtres nous apprennent en outre qu’au moment même où le serpent se mit à discuter avec ‘Hava pour tenter de la circonvenir, Adam se promenait avec le Saint béni soit-Il dans le Gan Eden. Dans ce cas, pourquoi D., omniscient, n’informa-t-Il pas immédiatement Adam de ce qui se tramait ? Pourquoi ne le pressa-t-Il pas de retourner auprès de sa femme pour mettre fin aux manœuvres perfides du serpent ?

On peut poser exactement la même question concernant la faute du veau d’or. A l’instant où les enfants d’Israël entreprirent la construction de cette idole, acte hautement répréhensible, Moché Rabbénou siégeait dans les sphères célestes où il étudiait la Torah en compagnie du Très-Haut. Or, pourquoi Celui-ci n’interrompit-Il pas cette étude pour que le guide du peuple juif descende d’urgence empêcher leurs forfaits avant qu’il ne soit trop tard ?

Les voies divines sont, comme on le dit, impénétrables. Néanmoins, pour tenter d’apporter une réponse satisfaisante, il me semble que c’est là le principe même de l’épreuve, que l’homme doit apprendre à surmonter seul. Le Saint béni soit-Il interdit à Adam et ‘Hava de consommer de l’arbre et, en parallèle, leur donna la force d’âme nécessaire pour obéir à cet ordre. Dès lors, l’homme disposait du libre arbitre, de la liberté de choisir le bien et de se conformer à cet impératif – ou d’opter pour le mal et d’enfreindre cette mitsva. Or, comme le disent nos Maîtres : « Le Saint béni soit-Il n’amène d’épreuve à l’homme que s’il est capable d’y résister. » De ce fait, Il n’éprouva pas le besoin d’envoyer Adam Harichon pour entraver l’action du serpent, car cela était entre les mains de ‘Hava et elle avait le pouvoir, si elle le voulait, de lui résister. De même, lors du péché du veau d’or, le peuple juif aurait pu résister à la tentation et éviter cette transgression, mais il n’en eut pas la volonté.

Pour en revenir à ‘Hava, après qu’elle eut consommé du fruit de l’arbre, elle eut la vision de l’ange de la mort, nous révèlent nos Sages (Pirké deRabbi Eliezer), et en conclut qu’elle allait prochainement mourir. Elle eut alors l’idée d’en donner également à manger à son mari, tremblant à l’idée qu’elle seule ne meurt et qu’en son absence, il ne se remarie. Ce sentiment était si fort qu’à en croire le Baal Hatourim, elle frappa son époux contre l’arbre jusqu’à ce qu’il cède, et c’est ce qui justifie les récriminations de ce dernier (Beréchit 3:12) : « La femme que Tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’ai mangé. »

En vérité, Lorsque Adam constata la terrible détresse de sa compagne, craignant de mourir seule et d’être remplacée par une autre auprès de lui, il se dit qu’il valait peut-être la peine, exceptionnellement, de transgresser la volonté divine et de manger ce fruit par bonté et compassion pour elle – dans l’esprit du verset : « Je suis avec lui dans la détresse ». En goûtant du fruit défendu, Adam faisait preuve de bonté envers son épouse, afin qu’elle cesse de souffrir seule du décret prononcé à son encontre. En cela, son acte était désintéressé, même si son appréciation des faits et sa décision étaient erronées. Cependant, il lui était interdit d’agir ainsi, serait-ce avec les meilleures intentions du monde, car un acte de bienfaisance passant par une faute n’en est pas véritablement un comme, plus généralement, toute mitsva accomplie par le biais d’un péché.

Néanmoins, du fait que sa volonté était pure, le Saint béni soit-Il le prit en pitié et diminua sa punition – la grâce dont il s’agit dans la citation du Midrach. Sous l’effet de cette miséricorde, il fut laissé en vie suffisamment longtemps pour lui permettre de redresser la barre, de réparer ses torts et de se rattraper.

Cela posé, nous pouvons répondre à toutes les questions soulevées au début de notre développement. Nous avions demandé quel acte positif avait accompli Adam pour mériter la Bonté divine. En fait, on peut dire que la consommation du fruit défendu, en cela qu’elle visait à soulager sa femme des affres de l’angoisse et à s’associer à sa peine, était, aussi répréhensible fût-elle, un acte de bonté à même de permettre l’éveil de l’attribut de miséricorde, et c’est ce qui explique qu’il fut gracié.

Nous avions par ailleurs demandé en quoi il était question de grâce alors que la sentence semblait extrêmement rigoureuse. Il faut en vérité souligner combien le Saint béni soit-Il adoucit la sentence qui aurait dû être la sienne proportionnellement à la gravité de sa faute. La déchéance fut certes difficile, mais si le Saint béni soit-Il avait appliqué, aussitôt après la faute, la stricte justice, Il l’aurait expulsé du monde et détruit son âme, auquel cas il n’aurait pas eu la possibilité de réparer le mal. Au vu de la pureté de ses intentions, D. lui témoigna de la miséricorde et le laissa en vie, afin qu’il puisse redresser la barre et se repente totalement, bonté extrême puisque, tant que l’homme vit, il peut réparer. Ainsi que l’expriment nos Maîtres (Ekha Rabba 3:13) : « en quoi un homme vivant peut-il se plaindre puisqu’il jouit de la vie?! »

De fait, Adam Harichon reconnut sa faute, comprit qu’il s’était trompé et s’empressa de se repentir. Comme l’expliquait le premier Midrach cité, ces évènements constituent une « balise », un message pour toutes les générations : même si l’homme commet une faute, même s’il se rend coupable de péchés, s’il en vient, par la suite, à les reconnaître, les regretter et s’en repentir, le Saint béni soit-Il le gracie et prononce à son égard une sentence de bonté et de miséricorde.

En outre, les enfants d’Israël sont supérieurs aux anges en cela que ceux-ci servent le Créateur sans mauvais penchant et sans difficulté. Les hommes, au contraire, doivent faire face à de multiples tentations, plus difficiles les unes que les autres, œuvre du mauvais penchant. La résistance à la tentation, en surmontant l’épreuve et en accomplissant la Volonté divine, fait justement leur grandeur. Or, avant qu’Adam et sa compagne ne consomment le fruit de l’arbre, ils étaient dénués de mauvais penchant. De ce point de vue, on peut, me semble-t-il, avancer qu’il ait agi poussé par l’idée qu’il n’avait aucun avantage à servir D. sans mauvais penchant, à l’image des anges. Mieux valait donc consommer de ce fruit, se dit-il sans doute, afin de faire pénétrer en lui les forces impures pour les surmonter vaillamment en résistant aux épreuves – tâche ardue qui constitue la base du Service divin.

Toutefois, aussitôt après avoir mangé et avoir été investi par le mauvais penchant, le premier homme fut forcé d’admettre l’ampleur de son erreur, en constatant l’étendue du pouvoir du mauvais penchant. Il réalisa à quel point cet ennemi est redoutable et les trésors d’énergie et d’abnégation qu’il faut déployer pour lui résister. Dès qu’il comprit son erreur, il regretta sa faute et se repentit.

Au vu de cette pureté d’intentions absolue, le Saint béni soit-Il fit preuve d’une grande bonté à son égard et le gracia ou, du moins, le jugea avec bonté et miséricorde, en ajoutant que cette sentence serait un signe pour les générations futures du fait que, dès l’instant où on reconnaît sa faute, la regrette et fait techouva, Il nous juge avec bonté, miséricorde et mansuétude.

Puisse le Saint béni soit-Il faire pencher en notre faveur la balance du côté de la miséricorde et nous inscrire dans le livre des justes, pour la longévité et une existence heureuse et prospère ! Amen.

 

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