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La récompense d’une mitsva est une mitsva

« L’Eternel parla ainsi à Moïse : "Phinéas, fils d’Eléazar, fils d’Aaron le pontife, a détourné Ma colère de dessus les enfants d’Israël, en se montrant jaloux de Ma cause au milieu d’eux, en sorte que Je n’ai pas anéanti les enfants d’Israël, dans Mon indignation. C’est pourquoi, tu annonceras que Je lui accorde Mon alliance de paix. » (Nombres 25, 10-12)

Le Saint béni soit-Il chargea Moïse de transmettre à Phinéas qu’en récompense au zèle qu’il témoigna pour venger Son honneur en tuant Zimri et la Madianite, Il lui accorderait la concorde. Celle-ci signifie qu’il deviendrait le symbole de la paix, et mériterait de la rétablir maintes fois dans le monde.

Les versets précédents (fin de la section de Balak), qui décrivent la faute de ce prince de tribu, rapportent que, face à cet acte immoral perpétré en public, Moïse, ainsi que l’ensemble des enfants d’Israël, se mirent à pleurer (cf. Nombres 25, 6). Or, on ne trouve pas qu’un quelconque membre du peuple ait tenté d’empêcher les fauteurs de continuer. Au lieu de réagir et de passer à l’action, tous se turent, se replièrent sur eux-mêmes et éclatèrent en sanglots, comportement pour le moins surprenant.

Notre étonnement garde toute son acuité si l’on considère les paroles insolentes adressées par Zimri à Moïse, au moment où il désirait justifier sa relation avec Kozbi : « Si elle m’est interdite, de quel droit as-tu donc épousé la fille de Yitro ? » (Sanhédrin, 82a) Outre l’effronterie de ces propos, ils constituaient une irrévérence à l’égard de Tsipora, femme pieuse qui avait sacrifié sa vie et sa famille au bénéfice du peuple juif. Or, nul ne réagit ni ne tenta de réparer cette brèche, ouverte par Zimri, dont même la tribu, celle de Siméon, demeura silencieuse.

De même que l’homme peut sombrer dans une dépression, état où il ne parvient plus à être responsable de ses actes, son esprit n’étant pas suffisamment lucide pour agir de manière convenable, de même il peut être plongé dans une apathie spirituelle, confronté à une situation intolérable, mais face à laquelle il demeure impuissant. C’est justement dans une telle impasse que se trouvaient les enfants d’Israël, qui ne savaient que faire pour réparer l’affront de Zimri et le lui faire payer comme il le méritait.

Seul Phinéas trouva le courage de réagir. Il se leva de la communauté et vengea l’honneur divin, en frappant de mort les deux fauteurs d’un coup de lance. Cette arme, qui se dit roma’h en hébreu, fait allusion aux deux cent quarante-huit (rama’h) membres du corps humain, comme pour dire qu’il prit ceux-ci en main, imposant à son corps l’empire de son esprit. De cette manière, il s’est soustrait au silence et à la paralysie qui immobilisaient le peuple juif. Une fois qu’il eut exécuté les coupables, l’épidémie, qui avait déjà fait tomber vingt-quatre mille hommes (Nombres 25, 9), cessa. Afin de permettre à Phinéas d’accomplir sa mission et d’annihiler l’impureté du camp des enfants d’Israël, le Tout-Puissant le fit bénéficier de douze miracles (Tan’houma, Balak, 21).

Cette idée peut être rapprochée du passage de la Torah relatant le départ de Jacob de Béthel, rendu par le texte (Exode 29, 1) à travers les mots suivants : « Jacob leva ses pieds » (traduction littérale). Cette formulation originale est bien sûr porteuse de sens : lorsque le patriarche constata qu’il se trouvait dans un lieu saint, le mont Moria, où la Présence divine est particulièrement concentrée, il éprouva de grosses difficultés à le quitter, au point que ses membres furent comme frappés de paralysie. Il en perdit tout bonnement le contrôle, ceux-ci refusant de se détacher d’un si grand pôle de sainteté. Pourtant, conscient qu’il lui fallait alors poursuivre sa route pour se diriger vers Haran, il "prit" ses pieds de force, les contraignant à l’y conduire.

Nos Sages, de mémoire bénie, affirment : « La récompense d’une mitsva ne se trouve pas dans ce monde » (Kidouchin, 39b). Autrement dit, l’Eternel n’y rétribue pas l’homme pour les mitsvot ayant trait à sa relation à Lui. Seules celles qu’il accomplit vis-à-vis de son prochain sont rétribuées, partiellement, dans ce monde-ci, tandis qu’elles forment elles aussi un capital fixe pour le monde à venir. Cependant, l’acte zélé accompli par Phinéas pour venger l’honneur du Très-Haut, lui valut, de Sa part, en guise de récompense, une alliance de paix, ce qui semble en contradiction avec la règle que nous venons d’évoquer.

En réalité, cette récompense est foncièrement différente de celle donnée par un roi humain aux fidèles qui se plient à ses directives. Toutes proportions gardées, il arriva une fois que quelqu’un voulut attenter à la vie du roi du Maroc. Celui qui le sauva de cette tentative de meurtre fut, par reconnaissance, assigné à une fonction clé dans son royaume, de sorte que cette proximité rappelle constamment au roi sa dette de reconnaissance envers lui. Par contre, la récompense de Phinéas n’était pas d’ordre matériel, mais bien spirituel, en vertu du principe selon lequel, « la récompense d’une mitsva est une mitsva » (Maximes de nos Pères 4, 2). Ainsi, les efforts qu’il déploya pour défendre la cause divine et rétablir la paix au sein du peuple juif, lui donnèrent le mérite d’être, toute sa vie durant, impliqué dans la diffusion de la paix, par le rapprochement de ses frères juifs de leur Père céleste (Yalkout Chimoni, Nombres, 771). En d’autres termes, le Saint béni soit-Il lui offrit constamment des opportunités d’œuvrer dans ce sens, si bien que chaque nouvelle mitsva s’ajoutait à toutes les précédentes pour constituer un considérable fonds pour le monde à venir.

A une certaine occasion, une femme me raconta que son mari était tant plongé dans l’étude de la Torah qu’il était totalement coupé de la réalité. C’était la période d’inscription dans les yechivot, aussi, le fils de cet érudit lui demanda-t-il de faire ce qu’il fallait pour qu’il soit accepté dans l’une d’entre elles. Il lui répondit qu’il ne devait pas se faire de soucis : il se renseignerait sur la manière de procéder pour s’assurer une place dans celle qu’il désirait. Quelques jours plus tard, son épouse l’interrogea sur les démarches qu’il aurait déjà entreprises dans ce but, mais il lui avoua que ce problème lui avait complètement échappé, et qu’il allait dorénavant s’en occuper. Le lendemain, notre homme prit le bus, et se retrouva à côté d’un homme distingué, qui en profita pour lui poser une question ardue, à laquelle il n’avait pas trouvé de réponse convenable bien qu’il y réfléchît depuis longtemps. Il lui proposa, sur le champ, une démarche explicative qui lui plut beaucoup. Les deux hommes versés dans l’étude poursuivirent leur discussion, l’un confiant à l’autre ses préoccupations relatives à l’inscription de son fils dans une yechiva. Or, voilà que son voisin travaillait justement dans une telle institution ! Il s’empressa donc de rassurer le père, en lui promettant que son enfant serait accepté, le fait d’avoir parmi leurs élèves le fils d’un érudit représentant pour eux un grand mérite.

Cette anecdote illustre à merveille le fait que le travail de celui qui se voue pleinement à la tâche de l’étude, est accompli par d’autres (cf. Berakhot, 35b), car quiconque se soumet au joug de la Torah, se voit soustrait à celui du gagne-pain (Maximes de nos Pères 3, 5). En effet, dès lors que l’homme se sacrifie en faveur de la Torah et du Créateur, il bénéficie d’une assistance divine telle que tout effort de sa part devient superflu. Phinéas, qui mit sa vie en danger pour sanctifier le Nom divin, mérita, en retour, de se voir offrir de multiples occasions de diffuser la paix, sans que ceci ne lui demande d’efforts, tout en constituant une source de récompense inestimable dans le monde à venir.

Comment Phinéas put-il s’élever à un tel niveau ? Le verset nous en livre la clé : « se leva au milieu de la communauté (eida) » (Nombres 25, 7), le terme eida se référant généralement aux éminents anciens qui composaient le Sanhédrin. Nous en déduisons donc que Phinéas les côtoyait et s’entretenait avec eux de paroles de Torah. C’est pourquoi il eut l’insigne mérite de sanctifier le Nom divin en public, et de se voir accorder une bénédiction particulière de l’Eternel : « Je lui accorde Mon alliance de paix » (Nombres 25, 12). Par contre, les enfants d’Israël qui, comme le souligne le texte, s’étaient installés à Chittîm, connurent la plus grande décadence : ils fautèrent avec les filles de Moab, et pratiquèrent le culte le plus trivial, celui de Baal-Peor. Cette suite d’événements démontre que lorsque l’homme se relâche dans l’étude de la Torah, il finit par tomber dans les transgressions les plus condamnables. L’oisiveté constitue, à cet égard, une opportunité rêvée pour le mauvais penchant, qui en profite pour inciter l’homme au mal.

L’oisiveté est si grave que le seul fait d’aspirer à la tranquillité fut reproché à Jacob, conformément à l’interprétation donnée par Rachi de l’incipit de la section Vayéchev : « Jacob s’installa : Jacob a désiré s’installer paisiblement, et des tourments lui sont venus de Joseph. » Celui qui est non seulement inactif, mais en plus éloigné de toute ambition spirituelle, sera a fortiori confronté à de nombreux malheurs – que Dieu préserve.

Nous pouvons nous interroger sur la définition exacte du relâchement dans l’étude de la Torah. Chaque fois que nous fermons notre livre d’étude, nous rendons-nous coupables de ce type de péché ? S’il en était ainsi, il serait impossible de ne jamais le commettre ! Je me suis dit qu’afin de ne pas y faillir, il faut continuer à penser à ce que nous avons étudié lorsque nous fermons notre livre et quittons notre lieu d’étude. De cette manière, nous ne coupons pas notre lien avec l’étude, mais ne faisons que nous accorder une petite pause, en vue d’engranger de nouvelles forces qui nous permettront de nous y replonger avec un entrain redoublé. De même, lorsque nous mangeons ou dormons, ces activités physiques ne seront pas considérées comme la satisfaction d’un désir corporel, mais comme un simple moyen auquel nous avons recours afin de renforcer notre corps pour mieux étudier la Torah et servir notre Créateur.

Nous avons foi dans les paroles de nos Sages selon lesquelles « on conduit l’homme dans la voie qu’il désire emprunter » (Makot, 10b) – pour le meilleur et pour le pire. Dans le premier cas, si le Saint béni soit-Il discerne en l’homme une volonté de suivre Ses chemins et d’observer Ses préceptes, Il lui accorde les forces et la possibilité de le faire, en vertu de cet adage qui découle du premier : « quiconque désire se purifier, Dieu lui vient en aide ». En marge du verset : « Au milieu de la nuit, je me lève pour Te rendre grâce » (Psaumes 119, 62), nos Sages soulignent (Berakhot, 3b) que le roi David se réveillait chaque fois exactement au milieu de la nuit – comme en témoigne l’absence d’article devant le mot ’hatsot, désignant cet instant précis. Ils ajoutent (ibid.) qu’à ce moment exact, un vent du Nord se levait et faisait vibrer les cordes de sa harpe, vibrations qui le réveillaient. Ce miracle quotidien duquel bénéficiait le roi d’Israël nous enseigne combien l’Eternel apporte Son soutien à ceux qui se plient à Sa volonté. Il est prêt à modifier totalement les lois de la nature pour permettre à Ses fidèles serviteurs de se maintenir dans le droit chemin et de renforcer leur proximité avec Lui.

C’est d’une telle assistance que bénéficia Phinéas. Plein de flamme pour venger la cause de l’Eternel et rétablir Sa paix dans le monde, il mérita de jouir du cercle vertueux des mitsvot, dont l’une entraîne l’autre, puisqu’il se vit offrir de multiples autres opportunités d’œuvrer en faveur de la paix entre le peuple juif et son Père céleste.

Résumé

Comment comprendre que Moïse et les enfants d’Israël soient restés passifs face à l’acte scandaleux de Zimri ? Ils étaient plongés dans une sorte de léthargie spirituelle, qui les empêcha de réagir.

Pour avoir vengé l’honneur divin, Phinéas fut récompensé par une alliance de paix avec l’Eternel. N’est-ce pas contraire au principe qui veut que les mitsvot vis-à-vis de Dieu sont rétribuées dans le monde à venir ? Il ne s’agissait pas d’une récompense matérielle, mais de nouvelles opportunités d’œuvrer en faveur de la paix – une mitsva en entraînant une autre –, qui augmenteraient son salaire dans le monde futur.

Contrairement aux enfants d’Israël qui s’installèrent à Chittîm, stigmate du relâchement qui les fit tomber dans les péchés des relations illicites et de l’idolâtrie, Phinéas côtoyait les anciens du Sanhédrin, d’où il puisa le potentiel spirituel qui lui permit de se distinguer.

La lance, roma’h, dont s’est emparé Phinéas, fait allusion à ses deux cent quarante-huit (rama’h) membres qu’il mit à contribution pour agir avec zèle. De même, « Jacob leva ses pieds » pour les contraindre à quitter Bethel, endroit saint duquel il éprouvait des difficultés à se détacher.

Comment définir le relâchement dans l’étude de la Torah ? L’homme qui ne l’interrompt que pour reprendre des forces, mais continue à y aspirer et à y penser, ne tombe pas dans ce péché.

L’Eternel assiste l’homme dans la voie qu’il choisit. Ainsi, les vibrations de sa harpe réveillaient le roi David précisément au milieu de la nuit, de sorte qu’il pouvait entamer sa journée en louant le Créateur.

 

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