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Les villes de refuge

« L’Eternel parla à Moïse en ces termes : "Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur : comme vous allez passer le Jourdain pour gagner le pays de Canaan, vous choisirez des villes propres à vous servir de cités d’asile : là se réfugiera le meurtrier, homicide par imprudence (…) Vous accorderez trois de ces villes en deçà du Jourdain, et les trois autres dans le pays de Canaan ; elles seront villes de refuge (…)" » (Nombres 35, 9-14)

Le Saint béni soit-Il ordonna aux enfants d’Israël, par l’intermédiaire de Moïse, de choisir six villes qui serviraient de refuge au meurtrier involontaire, trois d’entre elles devant se situer à l’intérieur des frontières de la Terre Sainte, et trois autres de l’autre côté du Jourdain, sur les territoires des tribus de Ruben, Gad et de la moitié de Menaché. Le meurtrier involontaire est un homme qui a tué son prochain sans en avoir eu l’intention. Par exemple, il était sur une échelle en train de couper les branches d’un arbre, quand soudain, la scie lui échappa des mains, entraînant la mort d’un passant. Un tel cas correspond, sans nul doute, à un homicide involontaire. Six villes étaient donc à la disposition de cet homme, auquel elles offraient un refuge. En effet, tant qu’il s’y trouvait, personne ne pouvait attenter à sa vie, si bien qu’aucun proche parent de la victime n’était en mesure de venir venger son sang en mettant à mort son meurtrier. Celui-ci avait l’obligation de rester dans la ville de refuge jusqu’au décès du grand prêtre.

Ce sujet soulève deux questions. Tout d’abord, pourquoi l’Eternel a-t-Il donné l’ordre de fixer également trois villes de refuge sur l’autre rive du Jourdain, alors que ceci apparaît, en quelque sorte, comme une récompense accordée aux deux tribus et demie qui ont choisi de s’installer là plutôt qu’en Terre Sainte ?

Quant à la seconde interrogation, je l’ai entendue de mon vénéré maître, Rav Chamaï Zohn, de mémoire bénie. Il fait remarquer que la localisation des villes de refuge était clairement indiquée par des panneaux et que les routes y menant étaient rénovées chaque année, tandis qu’aucun panneau n’avait été prévu pour les pèlerins se rendant, trois fois par an, à Jérusalem. Comment expliquer l’absence de toute indication à l’intention des personnes désireuses de se rendre dans la ville sainte, où se trouvait le Temple ?

Commençons par répondre à la première. Il pouvait arriver qu’un meurtrier involontaire habitant en Terre Sainte tente de se réfugier chez son ami résidant de l’autre côté du Jourdain ; le Créateur a donc jugé nécessaire d’y placer également des villes de refuge, afin que cet homme ne soit pas exposé à la vengeance d’un proche parent de la victime. A présent, l’absence de panneaux pour Jérusalem et la présence de telles indications pour les villes de refuge, constituent une preuve éloquente du respect du Très-Haut à l’égard de Ses créatures, et de Son renoncement au Sien propre. Nous pouvons en retirer une leçon de morale quant à notre obligation d’adopter nous aussi une telle attitude envers notre alter ego, en veillant à toujours l’honorer, serait-ce au détriment de notre propre honneur. Car, « de même qu’Il est miséricordieux, sois miséricordieux » (Yalkout Chimoni, Exode, 245).

Une incroyable anecdote, rapportée dans la Guemara (Baba Metsia, 59b), illustre notre propos. Les Sages étaient en désaccord au sujet du four d’Akhnaï, Rabbi Eliezer affirmant qu’il était pur, alors que les autres avançaient le contraire. Rabbi Eliezer leur apporta de nombreuses preuves pour leur prouver qu’il avait raison – sur son ordre, un caroubier se déracina, un cours d’eau se mit à couler à l’envers, puis les murs de la maison d’étude menacèrent de s’effondrer. Mais toutes ces démonstrations ne suffirent pas à ses pairs. Il demanda alors que le Ciel atteste son verdict, ce que vint aussitôt faire une voix céleste. Mais, là encore, Rabbi Yehochoua refusa de céder, arguant que depuis que la Torah avait été donnée au mont Sinaï, elle n’était plus dans le ciel et que la loi ne pouvait donc être tranchée d’après la déclaration d’une voix céleste. Rabbi Nathan, qui rencontra le prophète Elie, l’interrogea sur la réaction qu’avait eue le Créateur suite à ce débat pour le moins mouvementé. Et de répondre qu’Il en avait ri et s’était exclamé : « Mes enfants M’ont vaincu ! Mes enfants M’ont vaincu ! »

Cette histoire nous démontre l’immense modestie du Saint béni soit-Il qui, en donnant la Torah aux enfants d’Israël, a relâché Son emprise sur elle, cédant volontiers à ceux qui s’adonnent à son étude le droit de trancher la loi, y compris de manière contraire à la Sienne.

Mais pourquoi donc l’Eternel veille-t-Il tant au respect des hommes, alors qu’Il ne veille pas au Sien ? Afin de nous montrer l’exemple et de nous enseigner ainsi notre devoir de respecter autrui. Car quiconque respecte son prochain, finira aussi par témoigner du respect à l’égard de son Créateur. Par contre, celui qui demeure insensible au respect de son alter ego, dont il a la possibilité de percevoir la détresse, le sera a fortiori à celui de Dieu, qui n’a pas de corps et qu’il ne peut voir.

Il n’est pas rare que l’homme agisse par ignorance, et transgresse des interdits de la Torah sans mauvaise intention, simplement parce qu’il ne connaît pas la loi juive. Une femme, originaire du Maroc, m’a raconté à cet égard que, pour se purifier de son impureté rituelle, elle avait l’habitude de verser sur elle de grandes quantités d’eau dans la baignoire. Je lui ai alors signalé que toutes les eaux du monde n’avaient pas le pouvoir de la purifier, ce que seules celles d’un mikvé cachère étaient en mesure de faire. Elle me répondit qu’elle avait appris cette conduite de sa mère, et c’est pourquoi elle l’avait elle-même adoptée. Par conséquent, un tel comportement ne découlait pas d’une volonté de commettre une faute, mais seulement d’une ignorance de la loi.

Néanmoins, il est interdit de s’appuyer sur son ignorance pour se prétendre exempt de l’observance des lois et justifier ses péchés involontaires. Celui qui commet de manière répétitive des péchés involontaires ne peut en obtenir l’expiation, car il avait la possibilité d’étudier les lois afin de ne pas tomber une fois de plus dans ce genre de péchés. L’homme ne peut, toute sa vie, compter sur le fait qu’il n’est qu’un pécheur involontaire ; il lui incombe, au contraire, de se rendre dans un lieu d’étude et d’y consacrer du temps à l’éclaircissement de la loi. D’ailleurs, le pécheur involontaire coutumier a aussi, dans une certaine mesure, le statut de pécheur volontaire, puisque son refus de connaître la position de la Torah sur ces points est délibéré – outre le fait que des péchés involontaires, on glisse bien souvent vers les péchés volontaires.

De même qu’un garagiste ne mérite ce titre que s’il a appris les secrets du métier et s’est spécialisé, ainsi, toutes proportions gardées, un Juif ne peut prétendre à ce titre s’il n’a pas cherché à apprendre les lois de la Torah qui, seules, font de lui un homme accompli et lui octroient le statut de Juif. Après cent vingt ans, à l’heure où il sera convoqué devant le tribunal céleste, des questions précises lui seront posées au sujet du mode de vie qu’il menait lors de son existence terrestre. Or, dans le cas où il aurait manqué de mettre ses jours à profit pour connaître les lois juives, il devra rendre des comptes sur cette négligence, du fait qu’elle a entraîné, dans son sillage, de nombreux péchés involontaires.

Ajoutons que, de la même manière que le meurtrier involontaire devait s’enfuir vers une ville de refuge et y demeurer jusqu’à la mort du grand prêtre, l’homme qui répète en boucle des péchés involontaires doit se rendre dans un lieu d’étude et y rester confiné jusqu’à ce qu’il maîtrise les lois et parvienne à tuer son mauvais penchant. Si le grand prêtre se distinguait par sa sainteté, il existe aussi des prêtres au service de l’idolâtrie – comme l’était Yitro, prêtre de Madian –, et il appartient donc à l’homme de s’atteler à l’étude des lois jusqu’à ce que le prêtre de l’idolâtrie dissimulé en son for intérieur, en l’occurrence son mauvais penchant, meure. A ce moment-là, il peut envisager de quitter la ville de refuge – le lieu d’étude.

Bien entendu, le mauvais penchant ne souffle pas à l’homme de transgresser de graves interdits, conscient qu’il ne l’écouterait pas. Il procède d’une manière bien plus judicieuse, l’incitant, dans un premier temps, à outrepasser de légers interdits. Puis, une fois que l’homme est engagé dans la voie du péché, il déchoie progressivement, pour finalement en venir à transgresser les trois péchés capitaux.

Au sujet du grand prêtre Yehochoua, il est affirmé que le mauvais penchant se tenait à sa droite pour le faire fauter. Ceci est surprenant, car généralement, il se tient à la gauche d’une personne, c’est-à-dire tente d’abord de le persuader de faire de légers écarts. Aussi, une telle tactique aurait, a fortiori, semblé appropriée pour un juste de cette stature, qui ne se serait certainement pas laissé convaincre de commettre des transgressions majeures.

Tentons de comprendre la notion d’un mauvais penchant se tenant à la droite de l’homme. Cela se réfère à une autre des ruses de cet éternel adversaire : il s’adresse à sa cible à la manière d’un érudit, et tente de le faire trébucher sous le couvert d’un zèle à témoigner pour l’Eternel, d’une méticulosité dans la loi ou autre prétexte religieux de ce type. Afin de ne pas tomber dans le piège, il nous incombe de bien réfléchir pour évaluer si nous nous apprêtons à agir, mus par des mobiles purs et désintéressés, par une volonté de sanctifier ou de venger le Nom divin, ou bien poussés par des intérêts personnels, comme l’argent ou la recherche d’honneurs. Celui qui déploie des efforts pour se purifier peut être assuré qu’il bénéficiera de l’assistance du Très-Haut, qui écartera de sa route même les péchés involontaires. Car lorsque le Créateur constate que l’homme s’efforce d’élargir ses connaissances en Torah et dans le domaine de la loi, Il le récompense et le préserve des péchés involontaires.

Résumé

Dieu ordonna de fixer, à l’intention du meurtrier involontaire, trois villes de refuge en Terre Sainte, et trois en dehors de ses frontières. Ces dernières ne constituaient-elles pas une récompense injustifiée pour les tribus qui avaient voulu s’installer de l’autre côté du Jourdain ? Pourquoi les routes menant aux villes de refuge étaient-elles clairement indiquées par des panneaux, contrairement à celles menant à Jérusalem ?

Il était nécessaire de désigner des villes de refuge également sur l’autre rive du Jourdain, car il pouvait arriver qu’un meurtrier involontaire tente de s’enfuir à l’extérieur d’Israël. La présence de panneaux indiquant les villes de refuge et l’absence de toute indication pour la ville sainte, nous prouvent que l’Eternel tient compte du respect de Ses créatures, mais renonce au Sien.

En donnant la Torah à Ses enfants, le Saint béni soit-Il a, simultanément, cédé à ceux qui s’y consacrent le droit de trancher la loi, ce qui atteste le respect qu’Il leur voue.

On n’a pas le droit de justifier ses péchés involontaires par une ignorance de la loi. Car, de même que le meurtrier involontaire devait fuir dans une ville de refuge, il incombe au pécheur involontaire de se cloîtrer dans un lieu d’étude pour s’y instruire en matière de loi juive ; il surmontera ainsi son mauvais penchant, jusqu’à le tuer. S’il ne procède pas ainsi, il continuera à déchoir, allant jusqu’à commettre sciemment des péchés graves.

Parfois, le mauvais penchant attaque l’homme par la droite, s’adressant à lui à la manière d’un érudit qui, soi-disant, l’exhorte à agir au Nom du Ciel. Il faut une grande vigilance pour ne pas tomber dans ses rets, et ce, en analysant les mobiles qui nous poussent à agir.

 

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